Calvinet au milieu du siècle dernier

Qui était Aristide Sarrauste ?

Les deux piliers : la famille et la religion

Et l'expérience débutera à La Forêt

 


Calvinet au milieu du siècle dernier

Traçons le décor. En ce temps-là, au milieu du siècle dernier, la campagne tout autour de Calvinet était bien différente de celle d'aujourd'hui.

Souvenir de l'époque où le château fort surplombait le village, le Puy Majou par exemple offrait une pente pelée surmontée d'une maigre touffe boisée. Il en était de même tout autour. C'est que, du haut du donjon, le guet devait pouvoir apercevoir, de loin, les visiteurs amis ou ennemeis qui approchaient. Les cultures se trouvaient pour l'essentiel, dans les vallées. Au-delà, c'était la forêt, la forêt épaisse et drue pouvant servir de repaire aux vagabonds, aux coupe-jarrets, à toute une faune menaçante.

Bien sûr, à l'époque dont il s'agit, ce genre de menaces avait disparu (comme le château fort et les murs de Cavinet). Mais le reste du paysage n'avait encore guère changé.

Au début du XIXe siècle il existait donc, en plein coeur de cette forêt un rendez-vous de chasse composé de plusieurs bâtiments en forme de "L" encadrant sur deux côtés une vaste cour. Les voitures à chevaux pouvaient y pénétrer par un porche et amenaient à pied d'oeuvre les amateurs (très aisés) de battues au sanglier, au chevreuil, et même au loup.

C'est ce rendez-vous de chasse, avec ses bois tout autour, perdu à quelque 3 kilomètres du bourg qui allait devenir le premier siège de "la famille de l'orphelin", fondée par Aristide Sarrauste de Menthière.

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Qui était Aristide Sarrauste ?

Aristide Sarrauste de Menthière était né le 10 décembre 1825 au château de Menthière de La Capelle del Fraysse (où vit encore sa famille). Son père était un médecin réputé de la région. Après ses études classiques au collège d'Aurillac puis au lycée de Clarmont Ferrand, il va à Paris pour entrer à la faculté de droit. Ses études terminées, il s'inscrit comme avocat au barreau d'Aurillac. De retour chez lui, il se marie avec Mlle Justine Delmas. Et, soudain, une succession de malheurs le frappe cruellement.

Un fils naît : il meurt dans ses bras. Peu après, atteinte d'une typhoïde, sa femme meurt à son tour.

Le voilà seul, tout son avenir détruit. Il se réfugie dans la religion et est ordonné prêtre à Saint-Flour en 1864.

Abel Beaufrère, auteur d'une plaquette sur "La famille de l'Orphelin de Quézac" parue en 1938 aux Editions Gerbert d'Aurillac, raconte comment l'idée vint à Aristide Sarrauste de s'intéresser à l'enfance malheureuse :

Un jour qu'il chassait dans la forêt, écrit-il, il avait rencontré plusieurs enfants dont l'allure singulière avait attiré son attention. C'étaient de jeunes orphelins échappés de la maison de Boussaroques, colonie agricole fondée sur la commune de Sansac par Justin Delmas. Il gagna leur confiance, partagea avec eux le contenu de sa gibecière, excita leurs confidences. Il eut tôt fait de comprendre que les enfants n'avaient manqué ni de soin matériel, ni de pain mais de tendre sollicitude : ils avaient besoin d'aimer et d'être aimés...

Devenu prêtre, il se met à l'oeuvre. Sa première idée est de fonder, grâce à sa fortune, un orphelinat agricole comme il en existait déjà. Mais où et comment le faire ? Pour répondre à ces questions, il enquête d'abord à Paris auprès de personnalités ecclésiastiques ou autres, susceptibles de l'aider et de le conseiller.

C'est l'époque où a commencé une vaste migration qui conduisit de l'Auvergne vers la capitale de nombreux jeunes dans l'espoir d'y avoir une vie moins dure, sinon, d'y faire fortune. C'est que la terre d'Auvergne est pauvre et les exploitations petites. Les familles y sont nombreuses. Ceux qui ne prennent pas la suite du père sont souvent obligés d'aller ailleurs chercher de quoi vivre. A Paris, les originaires du Cantal se retrouvent nombreux dans un quartier bien défini, autour de la place de la Bastille. Il y a même, dans la liste des rues de la capitale, une "cour du Cantal"!

Travailleurs acharnés, la plupart vont faire "leur trou" comme on dit souvent, avant de venir terminer leurs jours au pays.

Mais toute médaille a son revers. En rapport direct avec l'exode massif vers les lumières de la grande ville, il y a ceux qui disparaissent. Le nombre d'enfants abandonnés, livrés à la rue augmente. En 1866 seulement, l'Assistance publique de Paris a ainsi recueilli une cinquantaine d'orphelins de parents originaires du Cantal et livrés aux dangers de la rue. Il en est de même d'ailleurs pour les autres régions de France.

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Les deux piliers : la famille et la religion

C'est alors que l'idée s'impose à Aristide Sarrauste : éloigner les enfants des mirages de la capitale, les faire revenir dans le département de leurs enfants disparus, pays où d'ailleurs, ils n'ont jamais mis les pieds !

Parmi les personnes qu'il a rencontrées à paris, un important personnage, Frédéric Le Play lui fait une très forte impression. Il l'a vu à plusieurs reprises.

Polytechnicien, professeur à l'école des mines, Frédéric Le Play avait fréquenté les grands du pouvoir pendant le second Empire. Napoléon III l'avait pris comme conseiller aux questions sociales et l'avait écarté de ses fonctions et, au cours de nombreux voyages, suivis de publications et de monographies, il avait surtout côtoyé le monde des pauvres (les ouvriers) dans plusieurs pays d'Europe et en France. Il est, à ce titre un des fondateurs de la sociologie.

Contrairement à J.-J. Rousseau qui estime que l'homme naît naturellement bon et que c'est la société qui le pervertit, il estime, lui, que l'homme incline naturellement au mal et que ce sont les institutions et les lois qui peuvent le corriger. Deux conceptions diamétralement opposées.

Dans son ouvrage "Les Ouvriers européens" il résume en quelques phrases ce qui fait le fond de sa pensée "la constitution essentielle" est à la base de la prospérité d'une société. Elle comporte un certain nombre d'éléments : "... Deux fondements invariables, le respect du décalogue (NDLR : les dix commandements chrétiens) et le règne de l'autorité paternelle, deux éléments variables et toujours associés, la religion et la souveraineté (c'est-à-dire l'état); trois matériaux, les "tenures" du sol, réunies ou séparées sous les trois régimes de la communauté, de la propriété individuelle et du patronage..."

Pour Le Play, le retour à la stabilité sociale qu'il prône est celui qui existait sous l'ancien régime, jusqu'à Louis XVI. C'est la Révolution française de 1789 qui a précipité la France dans une sorte de décadence.

Aristide Sarrauste avait également rencontré le Père Etienne, supérieur général des filles de la Charité. Les deux prêtres étaient arrivés à la même conclusion. Pour réussir pleinement il était nécessaire de créer pour les orphelins une sorte de famille de remplacement dans laquelle l'homme d'église prendrait le rôle du père et la religieuse celui de la mère afin que soit recréé, dans l'institution, la cellule de base dans laquelle la mère lui apprendrait à aimer, le père le protégerait.

De son côté Le Play avait précisé:

"-...Vos orphelins sont dénués de ressources : vous les ferez, par la force des choses, débuter dans la vie comme ouvriers ou domestiques... Votre famille s'organisera sur le modèle d'une famille souche de cultivateurs dont les enfants sont destinés à la même position sociale que vos orphelins..."

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Et l'expérience débutera à La Forêt...

Il ne restait plus qu'à passer aux actes.

Une vaste propriété forestière était libre au lieu-dit la Forêt à Calvinet. Le père Aristide Sarrauste de Menthière était riche. Il se la procura pour y jeter les bases de son oeuvre qu'il intitula "La Famille de l'Orphelin". Et le 1er juillet 1868, les premiers orphelins purent s'y installer. Peu nombreux d'abord : une dizaine pas plus, "prêtés" par l'Assistance Publique. Deux religieuses, Soeur Angèle et Soeur Marie, venues de Mauriac, vinrent tenir le rôle de "mère". Elles y resteront pendant dix-sept ans.

"La Famille de l'Orphelin" prenait ainsi son essor Les premières années connurent d'innombrables difficultés matérielles. On tenta d'y implanter la culture du mûrier et l'élevage des vers à soie : un désastre. On passa à l'élevage des lapins de race, puis des abeilles. Cela ne réussit pas mieux.

Le manque de place pour rendre viable une communauté d'orphelins, l'absence d'un personnel formé et spécialisé ne facilitait pas les choses. Bref, l'oeuvre périclitait à peine commencée.

Alors, reprenant son bâton de pèlerin, Aristide Sarrauste reprit le chemin de la capitale pour intéresser à l'oeuvre, les plus hautes autorités ecclésiastiques, remontant jusqu'à Rome. Il lui

fallait par ailleurs obtenir l'aide matérielle de ceux que l'aventure pouvait intéresser.

Puis il revint à Menthière et mit à la recherche d'un nouveau domaine susceptible d'accueillir une quarantaine d'enfants chiffre jugé indispensable pour que la "Famille" puisse fonctionner. Une de ses cousine, receveuse des postes à Maurs, lui signala la mise en vente d'une vaste ferme située à Quézac. Il disposait de 50.000 F de l'époque. Elle en valait 80.000. Il obtint crédit et l'aide nécessaire de ses amis de Paris.

En mai 1885, la nouvelle grande maison était prête à fonctionner Quelques-uns des petits colons de Calvinet y furent transférés. la Forêt cependant les choses empiraient. Deux ans plus tard, en 1887, c'en était fini de l'orphelinat de la Forêt. Tout le monde s'installait à Quézac et la propriété était mise en vente.

L'aventure calvinétoise avait duré un peu moins de vingt ans. Les bâtiments et les terres rachetées par un exploitant forestier de Maurs, furent mises en fermage jusqu'en 1923, date à laquelle la famille Constan, qui y était déjà comme fermier racheta l'Exploitation. Elle y est toujours C'est une des belles fermes Calvinet. Aujourd'hui, à Quézac les immeubles (modernisés) abritent une importante maison d'enfants dépendant de l'Action Sanitaire et Sociale. Elle reçoit avec ses treize animateurs spécialisés, une cinquantaine d'enfants en difficulté. L'œuvre d'Aristide Sarrauste a vécu, elle se poursuit, si l'on peut dire, sous d'autres formes.

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Raymond LAVIGNE